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Sur Ego Non et les «NRx»

Sur un pseudo ex-libertarien qui n'est qu'un dictateur comme un autre...

Vidéo Ego Non

Il y a quelques semaines / mois, la chaîne Ego Non diffusait une longue vidéo sur la «néoréaction», ou le mouvement «NRx», passant en revue, avec une belle qualité d’ensemble, les penseurs qui marquent ce mouvement, principalement Curtis Yarvin et Nick Land. Curtis Yarvin se référant explicitement à plusieurs auteurs majeurs de la pensée libertarienne, comme le souligne Ego Non, je me devais de réagir à cette émission — c’est donc l’objet de ce texte.

La vidéo est longue, elle commence par Curtis Yarvin, puis vient Nick Land qui est bien plus éloigné de la pensée libertarienne — pour moi, il est surtout éloigné de toute réalité. J’ai donc choisi de me focaliser sur Yarvin dans cette «réaction» — fait-elle de moi un réactionnaire ? Peut-être qu’un second écrit, plus tard, viendra compléter ceci par ma réaction à Nick Land et au troisième larron étudié dans la vidéo, un certain «Spandrell», tout aussi irréaliste.

Enfin, en termes de méthode, pour rester concret et simple, face à plus de deux heures de vidéo, j’ai choisi de me concentrer sur les citations importantes dont Ego Non a égrainé sa discussion. Elles sont assez nombreuses, pas trop non plus, toujours très significative, et me permettent de les reproduire ici pour concrétiser mon propos.

Mais commençons…

Le Rapport au Pouvoir

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Cet extrait ne reflète pas le propos principal, mais puisque Ego Non le pose en introduction et cite Yarvin, et parce que cela annonce une erreur profonde, je réagis. On pourrait ergoter sur la pertinence stricte de ce paragraphe traitant du pouvoir, mais ce n’est pas ce qui me fait le plus réagir. Je ne commenterai pas cet extrait en tant que tel.

Par contre, si l’on se souvient que Yarvin dit être passé intellectuellement par Ludwig von Mises et Murray Rothbard — voir plus loin dans la vidéo — ce propos choque par l’omission qu’il fait d’un autre pouvoir : le pouvoir de la séduction.1 Je ne sais pas si cette omission est le fait de Yarvin ou de Ego Non, mais elle demeure néanmoins significative.

Car non, tous les hominidés n’ont pas soif de pouvoir, non. Certains sans doute, hélas, mais pas tous. Par contre, comme l’exprime l’axiome de l’Action Humaine dû à Ludwig von Mises, tous les hominidés agissent selon leur intérêt, ce qui est bien plus large et surtout bien plus pacifique que le seul «pouvoir». Agir selon son intérêt, cela inclut le commerce et son pouvoir de séduction, d’influence. Mais le pouvoir d’influence, ce n’est pas celui dont Yarvin nous affuble abusivement ici. Tel un Hobbes, il annonce qu’il ne sait lire l’Humanité qu’à travers le prisme de la violence et de la force, alors que des libertariens, il aurait dû retenir tout autre chose. Il aurait dû retenir le rejet du pouvoir.

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Le Présent Libéral-Démocratique

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Dans la première partie, juste après l’introduction, le premier extrait mis en exergue est celui-ci. Je ne peux pas dire qu’il soit éloigné du propos de ces premières minutes, ni qu’il soit profondément critiquable en soi, mais c’est un choix malgré tout assez malheureux, qui ne met pas l’accent sur ce qui importe vraiment dans l’exposé.

Pourquoi ? Parce qu’à ce moment-là, le propos est bien plus centré sur la liberté et le rôle de la démocratie au sein de son accession au pouvoir durant les Lumières et l’Enlightenment. À mon sens, la citation de loin la plus importante est la suivante :

«La thèse de Curtis Yarvin au départ est très simple : … Car s’il est vrai que l’Histoire va vers la Démocratie et l’Égalité, alors la démocratie n’est plus un régime discutable, elle devient la forme naturelle du Bien ; et dès lors, critiquer la démocratie, ce n’est plus seulement se tromper, c’est se placer contre l’Histoire, donc contre la Morale, contre l’Humanité.»

Ainsi, Ego Non fait le choix de passer visuellement sur la problématique pourtant majeure de la démocratie, pour préférer souligner l’incohérence conceptuelle de la justice sociale. Le choix est certes respectable, mais il donne l’indice d’une inversion de la causalité historique : Aucune «force mystérieuse» n’a besoin d’être postulée. Car c’est la caractéristique de la démocratie de converger dans «la direction progressiste». Cette convergence inéluctable de la démocratie est le principal message, le principal résultat théorique de l’ouvrage de H-H. Hoppe que pourtant Ego Non présente à la fin.

La Cathédrale

Par ce terme de «Cathédrale», Yarvin entend essentiellement ce que d’autres nommeraient l’oligarchie en place, mais en accentuant particulièrement le rôle et le poids des intellectuels et des universités et universitaires. En un sens, il a tout à fait raison de mettre le doigt sur la dimension, l’influence démesurée et hors de proportions du milieu académique et de ses périphéries — ex. le journalisme, les médias — dans la société démocratique moderne, relativement au rôle et à la puissance du politique.

Je n’ai pas grand-chose à critiquer sur le fond sur ce point, il y a des points plus importants qui méritent qu’on s’y attarde plus. Néanmoins, je me dois de souligner que Yarvin fait là de l’excès de zèle conceptuel. Car il n’y a pas grand-chose de neuf dans sa Cathédrale, du moins concernant le rôle des intellectuels.

Quiconque a lu, comme il aime à le souligner le concernant, un Ludwig von Mises ou même un Friedrich von Hayek sait très bien que ces deux précurseurs avaient depuis bien longtemps identifié le rôle pervers des intellectuels dans la société démocratique. Analyse qui fut reprise ensuite par Murray Rothbard ainsi que par Hoppe. Pour s’en convaincre, je renvoie le lecteur à des textes comme «Social Justice and Mediocre Intellectuals», «The Role of Intellectuals and Anti-intellectuals» ou encore «The Intellectuals and Socialism».

Il y a, de plus, un point de faiblesse dans la caractérisation des intellectuels membres de cette «Cathédrale». Tous les champs d’étude ne sont pas comparables par essence quant à leur potentiel de nuisance sociale. Comme Hoppe l’explique en quelques pages dans «Science économique et méthodologie autrichienne», l’immense majorité des «sciences humaines» ne sont pas des sciences, ou plutôt, les études dans ce domaine ne sont que très rarement menées de façon scientifique. Dès lors, le but réel des armées d’universitaires de cette «Cathédrale» — par opposition à la plus grande part des chercheurs en sciences de la Nature — n’est pas tant la recherche que la production de pseudo-thèses pouvant alimenter la propagande démocratique.

Ainsi, si Yarvin a raison de pointer du doigt l’Université dans son rôle politique, je ne le vois ni évoquer les travaux des libertariens, ni préciser la nature non scientifique des sciences sociales, ni même faire le lien entre la Cathédrale et l’inéluctable glissement de la démocratie vers le communisme à cause du clientélisme, expliqué par Hoppe.

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Néocaméralisme

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Cœur de sa philosophie politique, c’est probablement le concept le plus trompeur et bancal sorti de l’esprit de Curtis Yarvin. Mais avant de le développer, et pour en expliquer la genèse, Ego Non fait, à très juste titre, une digression par le parcours ex-libertarien de Curtis Yarvin.

Libertarien

Il rappelle qu’il fut un temps adepte de Ludwig von Mises et de Murray Rothbard — belle chose, mais d’une façon particulière, car, il le précise clairement : «C’est-à-dire, [il vient de] l’école autrichienne d’économie». Or il y a là une première imposture. On ne peut tout simplement pas se dire «libertarien» et se revendiquer de Rothbard en se limitant à la «moitié» de la doctrine libertarienne que constitue l’école autrichienne.

De toute évidence, Yarvin, tout autant que Ego Non, choisit de faire l’impasse sur toute la théorie sociale et juridique des anarcho-capitalistes, qui pourtant signe les travaux de Rothbard y compris dans le champ de la théorie économique. Imposture double, puisque Ego Non a consacré un travail important à Hoppe, direct héritier des deux précédents et leader anarcho-capitaliste.

À cet égard, je tiens à souligner un éclairage que je n’ai jamais vu être mis en défaut : si un jour vous rencontrez une personne qui vous explique qu’elle fut libertarienne, mais que, suite à diverses réflexions ou expériences, elle ne l’est désormais plus, vous pouvez être certain(s) qu’elle ne le fut jamais vraiment. La doctrine libertarienne est un trou noir intellectuel : une fois bien comprise, on n’en revient jamais. Curtis Yarvin se prend pour un Obélix qui en serait sorti invincible, je crains pour lui qu’il se fourvoie grandement.

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Newton Social

La digression permettrait de justifier que Yarvin aurait su voir les limites de l’école autrichienne, donc des libertariens. Et voilà que l’école autrichienne, Mises en particulier, porterait sa propre limite dans son besoin d’un monde libéral pour fonctionner. D’où l’analogie avec Newton, qui n’aurait pas su voir que la Relativité Générale est plus fondamentale que sa pomme qui tombe.

Mais c’est de nouveau l’expression de l’aveuglement borgne de Yarvin, et de Ego Non à sa suite. Car la pensée libertarienne ne prenant pas ses racines chez Mises, qui était un libéral classique, c’est Rothbard et Hoppe qu’il fallait étudier. Or l’un comme l’autre ont su combler l’incohérence misessienne par l’apport conceptuel — et réaliste — de la société anarcho-capitaliste, qui n’a besoin d’aucune précondition pour s’établir et fonctionner. On peut ainsi dire que Rothbard est le Einstein du Mises newtonien et que toute l’argumentation prétendant à une faille de la pensée libertarienne tombe à plat.

Je reprends en note de fin2 un extrait de l’exposé de Ego Non qui propose une synthèse de la faille du Mises-Newton présenté. On y voit très bien la confusion régnant dans l’esprit de Yarvin entre l’économique et le régalien, laquelle figure bien l’étatisme, mais certainement pas la doctrine libertarienne d’un Rothbard ni d’un Hoppe. («L’échange volontaire se mélange à la coercition.»)

Au pays des aveugles

En matière de borgne chez les aveugles, je dois souligner que sur ce point, Ego Non se distingue très nettement. Car il n’est pas totalement ignorant de Hoppe, puisqu’il lui a consacré une longue vidéo à propos de son «Démocratie».

Mais il n’a fait que la moitié du travail d’analyse et de compréhension. S’il a su identifier la préférence temporelle comme le mécanisme de déchéance inéluctable de la démocratie, il a par contre complètement occulté la vision sociale du libertarien. Ainsi, par exemple, dans le chapitre 10 sur le conservatisme, qui devrait pourtant l’interpeler, pour expliquer sa vision du conservatisme, Hoppe explicite celle de la société libre.

Tout cela finit par se concrétiser par cette impasse intellectuelle, pour ne pas dire omission volontaire, qui transpire dans tout ce passage, où l’exposé de la posture «supra-libertarienne» de Yarvin est enrichi de références à Hoppe alors même que celui-ci est un détracteur patenté de Curtis Yarvin, depuis au moins 2017 — voir son livre «Getting Libertarianism Right».

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