Jérôme Perrier
Jérôme Perrier est un historien libéral bien connu dans le microcosme. On lui doit, par exemple, des résultats tout à fait intéressant sur le libéralisme (démocratique) du philosophe “Alain”, alias Émile Chartier. Cet historien, il y a un peu plus d’un an — printemps 2025 — a publié une étude fouillée en deux articles sur le site de la “Fondation pour l’Innovation Politique”1 qui prétend faire la critique des thèses et de la stratégie des libertariens, càd selon lui celles des héritiers de Murray Rothbard.
Devant la rare qualité du travail et la pertinence générale de cette étude, j’en recommande chaudement la lecture, même si je ne partage pas certaines de ses positions, qui seront l’objet du présent article.
Cette étude étant organisée en deux parties assez distinctes, je suivrai ce plan pour ma réponse, avec tout d’abord un zoom sur “l’utopie libertarienne”, puis un vaste soufflet pour son propos concernant Javier Milei, cette caricature du cheval de Troie étatiste.
Histoire vs Doctrine
Pour expliquer mon investissement dans une réponse à cette étude, il me faut indiquer clairement qu’elle constitue, à mes yeux, le texte d’un auteur qui démontre, de loin, un des meilleurs niveaux d’expertise historique sur le mouvement libertarien. Je me dois d’avouer que j’y ai moi-même appris diverses choses. Il convient donc de lui rendre hommage. Mais hélas, si cette étude est approfondie sous l’angle de l’Histoire, elle pêche par le manque de maîtrise des concepts libertariens eux-mêmes. Ce qui n’a rien d’accessoire, car cela conduit l’auteur à bien des erreurs d’analyse, comme on va voir.
Ma conclusion sera assez simple. Même chez ceux ayant vraiment mené une étude approfondie de l’histoire des libertariens, aucun libéral ne peut faire de critique pertinente — c’est le mot important — des libertariens. Car son esprit ne lui en offre pas le prisme. Connaître l’histoire ne conduit pas forcément à comprendre doctrine et principes. Tout libéral est un amoureux de la Liberté qui ne l’a pas encore comprise.
Une Utopie ?
Détournement Populiste ?
Il faut sans doute débuter en s’interrogeant sur le choix de titre que fait Jérôme Perrier (JP) : “Le détournement populiste du courant libertarien”. Car finalement, c’est ce qu’il veut laisser comme message. Or il y a beaucoup de sous-entendus dans ce titre.
“Courant” : Les libertariens ne formeraient qu’un courant du Grand Libéralisme, qui est cher à JP et dont il se revendique. C’est historiquement vrai, mais c’est conceptuellement tout à fait faux. Les libertariens sont le fruit d’une rupture nette envers le libéralisme. Ils ont dépassé l’illusion, la contradiction d’un régalien qui exige le monopole de l’état. Le libéralisme est ainsi une scorie du libertarianisme.
“Détournement” : Voilà bien un mot présomptueux et exprimant une jalousie, une dépossession. Le libéralisme montrait la voie vers l’Avenir de l’Humanité, mais ce noble projet fut ruiné par l’ignoble Rothbard qui prit une autre route, éclairant au passage les failles du libéralisme. Quelle Liberté éclaire le monde, désormais ?
“Populiste”2 : Ce point est probablement le plus significatif de l’incohérence d’une mouvance libérale “progressiste”. Quel serait le problème du “populisme” ? Il serait donc inconvenant pour un libéral de contester les “élites” ? La priorité du libéral ne serait donc plus l’individu, par nature même “populaire” ? L’état, son appareil et la démocratie ne sauraient donc souffrir une remise en cause de fond ?
Monopole, Immigration, Avortement
Dans sa partie sur “L’antilibéralisme des fondamentalistes paléo-libertariens”, JP développe un argumentaire en sept points pour justifier son titre, pour justifier de ce qu’il qualifie “d’antilibéralisme” des libertariens.
Préalablement, il tente de caractériser un “idéal-type libéral”, à partir duquel il entend jauger du non-libéralisme des libertariens : «liberté de pensée / de conscience, liberté d’expression, liberté d’entreprendre, égalité des droits et respect des minorités, pluralisme, respect de la propriété, limitation des pouvoirs». Je ne détaillerai pas de réponse sur ces “libertés”, dans la mesure où elles reposent sur un modèle tout à fait différent d’organisation sociale, ce qui établit précisément la rupture faite par les libertariens.3
Dans son esprit, cet “idéal libéral” est indépassable, il est LA référence politique, il est le nirvana à atteindre par une science politique sérieuse. C’est bien là toute son erreur.
À partir de là, il prend plusieurs thèmes dont il entend montrer combien la manière dont les libertariens les abordent, les théorisent, creuse un écart avec son “idéal-type libéral”, constituant donc autant d’éléments de preuve de l’antilibéralisme libertarien. Mais voyons cela — en résumé — sur les trois thèmes donnés en sous-titre :
Monopole : Pour lui, le monopole est une question essentiellement économique, avec des nuances mineures. Il nous dit ainsi : «C’est là une question clé, même si elle ne saurait se limiter à une stricte querelle d’économistes. En effet, la défense du pluralisme est un principe fondamental du libéralisme, et c’est la raison pour laquelle l’idée même de monopole heurte tous les auteurs libéraux.» Nulle part dans son exposé il n’aborde le monopole des fonctions régaliennes. Aveuglement ou mauvaise foi ?
Immigration : Sur cette question, il sait mettre le doigt sur le point dur «Les libertariens n’en renient pas moins ouvertement une liberté (celle de circuler librement) considérée comme naturelle par l’immense majorité des penseurs libéraux, dont un bon nombre ont eux-mêmes été des immigrés.» Certes, mais comment ne pas voir que la liberté de circulation pose problème ? Qu’elle est certes souhaitable, mais qu’il n’est pas cohérent de la poser en axiome. Où sont vos axiomes, cher Jérôme ? Ce n’est pas le nombre des penseurs le soutenant qui fait la légitimité d’un principe.
Avortement : Sur cette question, c’est cette fois sa lecture de Rothbard qui pêche complètement. Il affirme ainsi : «Comment les mêmes peuvent-ils dénier aux femmes la propriété absolue sur leur corps ?» Ce qui est exactement le contraire de la position de Rothbard et de ses héritiers. Pour qui souhaite aller plus loin, je me limiterai à reprendre ci-dessous mon article sur le sujet, et une de ses notes.4
Utopie : Extraits
Maintenant qu’on cerne mieux que JP est un libéral qui ne maîtrise pas pleinement les fondamentaux libertariens,5 venons-en au plat principal, prétexte au titre de cet article : le mythe de l’utopie. Jérôme Perrier l’affirme haut et fort dans l’extrait suivant :
«Cette conception purement atomistique de la société est en revanche parfaitement conforme à une pensée libertarienne extrémiste qui pousse jusqu’au bout la logique de la souveraineté absolue de l’individu... À ceci près qu’une telle vision est purement et simplement fausse, puisque toute l’histoire de l’humanité la dément. Ni plus ni moins. Nul en effet n’a jamais vu dans l’histoire un quelconque Robinson sur son île, ni même du reste une quelconque communauté de Robinsons ayant décidé de cohabiter entre eux sur la stricte base d’un règlement de copropriété. Car telle est bien l’utopie libertarienne, et comme toute utopie, elle est basée sur le rêve et sur un pur déni de réalité.»
Il commet ici trois erreurs : l’Histoire n’est jamais une preuve ; il a existé des communautés libertariennes ; et la doctrine repose sur un réalisme des plus solides.
L’Histoire comme preuve : Si l’Histoire passée pouvait être un argument, alors la démocratie, qui lui est si chère, aurait été rendue impossible par les Pharaons, qui auraient constaté son inexistence avant leur époque. Le futur n’est pas le passé.
Exemples historiques : Il y a en réalité de nombreux exemples d’Anarcapies, dans cette Histoire qu’il met en avant : Cospaia, Irlande et Islande médiévales, etc. Pour aller plus loin, voir l’article ci-dessous, extrait de mon Liberté Manifeste.
Le réalisme : Cet argument est tout à fait paradoxal. La doctrine libertarienne est probablement la plus réaliste de tout le monde de la science politique, du fait de son ancrage dans le réel via ses deux axiomes fondamentaux — Liberté Manifeste. Par contre, il n’y a absolument rien qui lui permet de prétendre au réalisme de son “idéal-type libéral”, puisque celui-ci est incohérent, ne serait-ce que sur l’exigence du monopole du régalien alors même que le monopole économique est contesté.
Rothbard & Hoppe
Avant de conclure cette première partir sur l’utopie, il me faut revenir rapidement sur sa référence systématique à Murray Rothbard. Si en effet, le mouvement libertarien et l’essentiel de sa doctrine furent les créations de Rothbard, plus de trente ans après sa mort, le corpus a beaucoup évolué. Désormais Hans-Hermann Hoppe a repris le flambeau, qui a apporté des résultats majeurs, tant s’agissant de doctrine que de stratégie de développement du mouvement. Il n’est donc pas juste, ni parfaitement honnête, de faire la critique des libertariens en 2025 sans acter de cette réalité.
Ce point est d’autant plus important que JP entend faire la critique non pas de Murray Rothbard, mais de l’ensemble du mouvement libertarien qu’il a inspiré. Cet objectif, en 2025, ne saurait ignorer Hoppe, mais aussi Stephan Kinsella, Guido Hülsmann…
Surtout que son objectif lié à l’actualité consiste à faire, par rebond, l’analyse du cas “Javier Milei”, qui se serait inspiré de Murray Rothbard. On va voir ce qu’il en est…














