Conférence
Au printemps 2026, se tenait une conférence où l’animateur de la chaîne Ego Non fit un exposé en se posant comme philosophe étatiste traitant de la Liberté, avec un talent oratoire que je lui accorderai volontiers. Mais le talent oratoire ne suffit pas toujours à assurer la solidité du fond. Il faut se méfier de trop de sophistication.
Comme Ego Non fait parfois des vidéos sur les idées libérales, ou proches comme celle sur le mouvement “NRx” (néoréactionnaire), et vu le sujet, il m’a semblé opportun de proposer une analyse critique de sa vision du concept de Liberté.
Pour ce faire, j’ai sélectionné trois passages, trois extraits, dont je reproduis ci-dessous la transcription, pour référence et pour baser mes commentaires. Ce sont les moments où il articulent le plus précisément sa conception de la Liberté et des notion connexes, où apparaissent les nombreux biais ou sophismes qu’on pouvait y attendre.
Premier Extrait — Liberté = Capacité
Hayékien ?
«Mais une liberté réelle n’est pas un mot, c’est une capacité, et même un pouvoir. La Constitution nous garantit le droit d’être libre, certes. Mais ce droit ne nous rend pas effectivement libre, pas plus que le droit d’être riche ne garantit la présence de millions sur notre compte en banque. Or, dès que la liberté est pensée comme un simple droit, on finit par la concevoir comme une simple absence d’entrave. Et si la liberté ne signifie plus qu’être empêché le moins possible, alors toute discussion à ce sujet se réduit spontanément à la question de savoir qui nous empêche d’être libre.»
La première confusion, voire une erreur, c’est de prendre la Liberté pour une capacité, comme le font la plupart des gauchistes, qui la confondent avec la licence.1 Non, la liberté n’est pas “pouvoir agir comme on veut”, mais “avoir le droit (légitime) d’agir”. C’est comme Robinson Crusoë, qui a licence pour agir à sa guise avant Vendredi, puis qui doit négocier mutuellement sa liberté avec lui, et vice versa. C’est du droit, naturel.
Or il conteste précisément que la Liberté soit un droit, c’est là le cœur de sa thèse. Une liberté-droit, selon lui, se réduirait à une «absence d’entrave» et donc à la question du Qui ou Quoi est cause d’entraves. C’est très hayékien comme modèle.2
Le sophisme, ici, c’est de ne pas avoir creusé la notion de droit. Une vulgaire pirouette l’autorise à opposer droit à entraves, gommant au passage tout ce qui fonde le droit naturel : reconnaissance mutuelle, droit vs devoir, convention sociale, éthique, etc.
Ni-ni ou Oui-oui ?
«Pour les uns, par exemple, c’est l’État le premier coupable du fait des impôts, des réglementations, de la bureaucratie. Pour les autres encore, c’est le marché par la dissolution des appartenances, la pression des intérêts ou la marchandisation du monde.»
Il nous annonce donc que la position qu’il va développer se trouve entre ces deux axes classiques — reste à savoir s’il sera ni-ni ou oui-oui : ni état, ni marché, ou bien un peu d’état et un peu de marché, mais surtout pas trop. Cela annonce un sacré mélange.
À noter qu’il s’adresse aux libéraux, mais pas aux libertariens — je pense qu’il ne sait même pas les imaginer. Car si l’état n’est que le “premier” coupable, il n’envisage pas qu’il soit le seul pour son auditoire — qui n’est certes pas libertarien… De même, il ne peut envisager que le marché soit la solution au lieu de contribuer aux entraves…
Anti-Etatistes ?
«Ces deux critiques sont d’ailleurs loin d’être absurdes. L’anti-étatiste voit juste lorsqu’il décrit la liberté rognée par la tutelle administrative, la fiscalité ou la réglementation. Et l’instauration insidieuse d’une dépendance toujours plus grande à ce que Nietzsche appelait le monstre froid.»
Il se confirme que le distinguo entre libéral et libertarien — qu’il se refuse de nommer, notons-le au passage — n’est pas net dans son esprit. Sinon, il saurait voir que “l’anti-étatiste” est en effet anti-étatiste et donc ne se limite pas à contester que sa liberté soit “rognée” — posture minarchiste — mais qu’elle soit remise en cause en soi.
La référence à Nietzsche tombe à cet égard à plat, car si le philosophe parlait bien en ces termes de l’état, des termes de minarchiste, il ne faut pas oublier que son idéal social est le Surhumain, lequel3 sera celui qui aura su dépasser la barbarie… étatique. Je reviendrai sur cette notion en fin d’article, comme un éternel retour en clin d’œil…
Anti-Marché !
«Et l’antilibéral voit juste lui aussi, lorsqu’il décrit une logique marchande qui tend à détruire et à réduire les liens humains à des contrats, les héritages à des préférences et les appartenances à des options subjectives, bref, à dissoudre ce qui tient les hommes ensemble.»
Ce qui est fascinant dans ce passage, c’est son total manque de rigueur. On est dans le sophisme le plus total. En quoi, s’il vous plaît cher Ego Non, la “logique marchande” détruirait-elle les liens humains ? En quoi ces liens se réduiraient-ils à des contrats ? Ainsi, une société où le marché prospère ne pourrait en rien connaître la charité ?
Surtout, surtout, car je sais que c’est une marotte à droite, le marché aurait donc ce pouvoir incroyable de “réduire les appartenances” ? Comment se pourrait-il que le marché, qui n’est qu’une abstraction de la dynamique des choix individuels, ait ainsi le pouvoir de pousser le consommateur, dont il est le reflet, à ne pas choisir son ou ses “appartenances” ? Si je choisis d’être Toulousain, le marché y peut-il quoi que ce soit ?
Etat Moderne
«Mais si ces deux diagnostic touchent juste, c’est aussi parce qu’ils convergent bien plus qu’ils ne le croient. Car l’État moderne, comme le marché, ont besoin d’un même matériau humain, à savoir des individus séparés, désaffiliés et rendus interchangeables. Plus la société se défait, et plus l’État doit administrer, et plus le marché peut coloniser les existences.»
Ici, c’est son incompréhension du marché qui se fait jour. Ou plutôt, plus probablement, la confusion entretenue — volontairement ? — entre le marché et ce qu’un personnage de gauche nommerait le “capitalisme”. Mais il se refuse d’être de gauche, donc il emploie un autre terme. Mais le sens qu’il lui donne est bien le même.
Son “marché”, c’est celui de ces grandes entreprises qui disposent d’un pouvoir. Non pas du pouvoir de séduction, celui qui régit toute la libre relation entre un vendeur et ses acheteurs, pouvoir positif et bénéfique — non, le pouvoir résultant de liens tissés avec le pouvoir politique, par la législation. Le pouvoir du “capitalisme de connivence”.
Seulement voilà, à parler de “marché” au lieu de connivence, il amalgame dans ses phobies tout l’espace immense et précieux des petites entreprises et de l’artisanat. Or c’est cet espace qui est celui de la liberté, c’est ce marché là qui porte la société libre.
Conditions ?
«Voilà pourquoi le duel État contre marché tourne bien souvent à vide. Il n’est que le symptôme d’une définition appauvrie de la liberté, alors que la question décisive est celle des conditions de la liberté.»
La rafale de sophismes trouve ici un apogée. Définition appauvrie de la Liberté ? Mais c’est votre définition, c’est celle que vous croyez pouvoir attribuer aux “anti-étatistes”, sans vous être préalablement assuré qu’ils n’en ont pas une autre — ce qui est le cas.4
Elle n’est que le reflet de votre incompréhension, tant de la Liberté que des thèses de ces “anti-étatistes” que vous croyez avoir cernés. Pour mieux vous l’expliquer, je vous invite ici à échanger sur ce point ensemble, si jamais vous en trouvez le courage.
Quant aux “conditions de la liberté”, alors même que vous ne savez la définir que de façon très imparfaite, vous ne semblez pas non plus voir qu’elles ne peuvent être qu’une des formes de ces “entraves” que vous contestiez pour la définir. Voilà qu’alors même que vous lancez votre thèse en opposition aux entraves, vous y revenez in fine.
Second Extrait — Agir est Difficile
Incertitudes
«Si on veut comprendre ce que vaut une liberté réelle, il faut partir d’un fait anthropologique assez simple, mais que l’on oublie assez souvent, à savoir que agir est difficile. Non parce que nous manquons de droits, mais parce que la vie humaine est faite d’incertitudes. Chaque action engage un avenir, chaque parole engage une relation, chaque décision enchaîne une chaîne de conséquences.»
Ego Non tombe ici dans le parfait truisme. Où pense-t-il donc nous amener ? Car sur ce point, il convient de souligner (au moins) trois choses :
Certes, agir est “difficile”, mais «l’Action Humaine», titre de l’opus magnum de Ludwig von Mises, est le propre de l’Homme et la base de la science économique.
C’est bien parce que cette “incertitude” est omniprésente que l’Humanité, depuis la nuit des temps, a su développer des mécanismes sociaux pour la contenir, la réduire, la maîtriser : propriété privée (donc droit naturel), justice, contrats, etc.
Cette action tout comme cette incertitudes ne sont pas des “conditions de la liberté”, contrairement à son propos, car c’est la Liberté elle-même qui permit aux hommes des temps anciens de trouver, adopter et transmettre ces mécanismes. La Liberté fut au contraire le vecteur des réponses apportées à “l’incertitude d’agir”.
Fausses Entraves
«Et l’être humain n’est pas un animal qui dispose d’un instinct sûr. Il doit choisir, interpréter, anticiper. Autrement dit, l’homme n’est pas seulement entravé par des obstacles extérieurs, il est d’abord et avant tout confronté à cette difficulté intérieure et permanente qu’est le fait d’agir dans un monde qu’il ne maîtrise pas.»
Nous y voilà donc. Il voulait donc en venir à avancer que les “entraves” introduites au début ne sont pas, voire jamais, le seul état ni le seul marché — les deux axes posés en première partie. Il y aurait une troisième famille, qui elle est une “difficulté intérieure”.
Mais en quoi la “difficulté à agir” serait-elle une “entrave”, vue qu’elle est inhérente et intérieure à chacun de nous ? Il s’agit d’une caractéristique humaine, alors qu’une entrave (Larousse)5 ne peut être qu’une condition externe de la vie humaine. Confusion.












